Agissons pour retrouver le chemin du commun

« La vie ce n’est pas d’attendre que les orages passent, c’est d’apprendre à danser sous la pluie ». Cette citation de Sénéque résonne tout particulièrement en moi, étudiante latiniste et helléniste, mais surtout parce qu’elle appelle à un inébranlable volontarisme politique pour gérer cette crise et, dans le même temps, préparer sa sortie.

Nos certitudes sont ébranlées : nous étions convaincus que les épidémies étaient derrière nous ou réservées à d’autres continents. Comme nous sommes convaincus, depuis maintenant 75 ans, que la paix est éternelle en Europe ; que le système économique que nous connaissons est le meilleur, ou en tout cas, le moins mauvais ; que notre démocratie est inébranlable…

Cette crise ouvre de fait une perspective nouvelle : elle oblige à sortir de nos cadres de pensée, et surtout, reprendre avec courage le chemin de l’essentiel, à sortir la tête des statistiques, des analyses strictement comptables, pour voir comment réagit, interagit l’humain. Elle doit nous permettre de retrouver de l’audace, indispensable, pour penser le progrès. Et recréer le lien entre les citoyens.

« La France, pour avancer, doit retrouver confiance et volonté »

Il ne s’agit pas de faire table rase du passé. Le fil de l’histoire d’un pays, d’un peuple, ne peut, et ne doit jamais être rompu et l’Histoire de France l’a démontrée. Mais cessons désormais de nous comporter comme des héritiers : nous devons tous être des passeurs, quelles que soient nos fonctions. C’est bien ce moment auquel nous sommes arrivés, la crise sanitaire actuelle venant s’ajouter à d’autres crises, plus profondes, plus anciennes, interrogeant voire menaçant notre destinée commune.

Un peuple qui craint l’avenir, s’étiole et se désespère. La France, pour avancer, doit retrouver confiance et volonté dans un engagement citoyen pour un projet positif et collectif. Loin des positions intégristes ou extrémistes. Un projet participatif, évolutif, avec et pour le peuple, où la richesse est d’abord celle des femmes et des hommes, avant d’être une mesure pour le PIB, où la nature est tout sauf une variable d’ajustement, où l’éducation est la pierre angulaire de toute politique.  

Concernant le contenu de cet engagement, nous devons concilier, combiner comme l’a si bien décrit Edgar Morin, et je vois pour ma part six interactions au service de ce projet, six chantiers à penser, repenser sur lesquels nous devrons travailler collectivement si nous voulons que demain soit meilleur qu’aujourd’hui :

–       Le monde et nous. Parce que la France a toujours parlé au monde, elle ne peut continuer à en avoir peur. Cette crise ne doit pas mettre à bas l’idée de citoyenneté mondiale, même si celle-ci s’est limitée en réalité depuis des décennies à la seule mondialisation économique. Si la relocation des productions vivrières et des activités sanitaires est indispensable, l’international permet la coopération (on le voit encore en ce moment avec la recherche mondiale contre le COVID-19), l’accès à l’autre, à d’autres cultures, aux savoirs. Nous devons sortir du monde de l’après-guerre et de la guerre froide toujours en place dans les organisations internationales pour créer un rassemblement mondial, plus universel, dont les premières missions seraient de travailler sur les questions de santé, de recherche, de lutte en faveur du climat, de mobilités notamment pour la jeunesse, de droits humains.

–       L’Europe et la nation. Notre destin est plus que jamais européen. L’Europe, au sortir de cette crise, doit être une idée neuve. Le carcan institutionnel et financier a écrasé l’idée originelle : il faut libérer le continent de ce poids qui l’empêche de créer, d’innover. La première décision est politique : il faut laisser la place à la société civile, lui permettre d’accéder aux postes de responsabilités, afin de garantir un intérêt général européen et non le compromis égoïste entre états qui ne fonctionne plus. Pour retravailler la confiance entre états, et donc avec les citoyens, le premier chantier de cette nouvelle Europe sera de se concentrer sur le Green New Deal, un vaste plan d’investissements massifs contre le réchauffement climatique, pas seulement pour relancer l’économie, mais pour réduire les inégalités et redistribuer les richesses.

–       L’État et les territoires. L’action publique doit être plus agile. On le voit au quotidien. On le vit depuis le début de la crise. Elle doit élargir sa vision par une meilleure écoute des gens, une connaissance des réalités du terrain, la création de vraies synergies entre public et privé. Cela appelle à une nouvelle étape de décentralisation, dans une République une et indivisible, tout le contraire de la recentralisation mise en œuvre depuis 2017. Un Etat respecté sur ses compétences régaliennes telles que la sécurité, la défense, la justice. Un Etat plus fort sur deux piliers essentiels de toute société humaine : l’éducation, celle qui enrichit et élève ; la santé, celle qui préserve et protège. Aux côtés de cet Etat, des collectivités locales mieux armées pour apporter des réponses au quotidien à nos concitoyens. C’est une République des territoires qui n’est plus un monde de complexité administrative, mais celui des solutions à échelle humaine et locale.

–       Le progrès et l’environnement. Nous devons pousser les feux d’une recherche libérée de la chaine du profit immédiat au profit de quelques-uns en créant un choc d’énergies décarbonnées. Cela veut dire une nouvelle génération industrielle : l’avion plus propre, plus léger, plus électrique ; le train à hydrogène ; l’éolien en mer ; la méthanisation, la chimie verte… Nous devons inventer une « nouvelle frontière » industrielle, non plus dans un but productiviste, mais dans un objectif humaniste. C’est aussi une économie plus circulaire, des bâtiments moins énergivores et un tourisme durable. Une économie réelle, vivante, génératrices d’emplois.

–       Le producteur et le consommateur. Le grand défi de demain est de rapprocher le lieu de production du lieu de consommation, et notamment en matière alimentaire, en accompagnant nos agriculteurs, nos éleveurs, par des contrats de transition agricole, afin de réellement favoriser les circuits courts avec des produits bios et de qualité. Le « local » vient de fait de changer d’échelle. Le producteur n’est plus un maillon de la chaîne de distribution : c’est le voisin, un visage, un paysage, un élément essentiel de la richesse du territoire qu’il faut rémunérer au juste prix car le prix du produit est immédiatement réinvesti sur cette même terre.

–       L’individu et le citoyen. Cette crise finie, allons-nous oublier les applaudissements de 20 heures pour le personnel soignant, comme pour les forces de l’ordre en 2015 ? Allons-nous tourner la page de toutes ces solidarités, petites et grandes, d’un quotidien soudain chargé de sens ? Allons-nous mettre fin à cette créativité infinie, spontanée créé par ce confinement inédit ? L’élan de fraternité ne doit pas retomber. Mieux, il faut le transformer en participation citoyenne sur l’alternative à imaginer. Cela n’est pas utopique : chaque jour sur les réseaux sociaux, les Français imaginent, créent, proposent… Ne laissons pas dans les mains de quelques experts, de quelques élus, du gouvernement, cette réflexion sur le monde de demain. Puisque chacun le désire, chacun doit donc y participer.

La sortie de crise se construit aujourd’hui grâce à un inflexible volontarisme politique, une capacité de rassemblement et ainsi donner à tous les moyens de choisir son destin et de ne pas être assigné à résidence. Demain, soyons conquérant et audacieux pour retrouver le chemin du commun. Agissons !

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